Introduction
Le sujet je me donne pour but de traiter dans cet exposé, est d’une grande importance pour comprendre quels sont les rapports entre notre pensée, et plus exactement entre ses catégories, et celle de la langue par laquelle la pensée s’exprime. Dans la tradition philosophique occidentale, mais aussi dans notre conception habituelle, on est accoutumé à percevoir la pensée et la langue comme tout à fait indépendantes l’une de l’autre, et où la deuxième n’est qu’un simple moyen, qui permet à la pensée de s’extérioriser. Aussi les catégories de la pensée, sont considérées comme des cadres absolus, innées chez tout être humain, et indispensables pour appréhender le monde. D’après cette conception si ancienne et si enracinée en nous, la pensée est perçue comme indépendante de la langue, ou encore plus des langues qui ne sont que des créations historiques des différents peuples. C’est pour cette raison que toute hypothèse qui touche à cette liberté « sacrée » de la pensée, est immédiatement désignée comme absurde, même par certains des plus grands penseurs. Tel est le cas avec l’ainsi-dite hypothèse Sapir-Whorf, ou avec l’essaie d’Émile Benveniste « Catégories de pensée, et catégories de langues », que je tenterai de traiter dans cet exposé. La critique fondamentale qui a été adressée à ces penseurs, est celle de soutenir une sorte de « déterminisme linguistique », selon lequel tout ce que nous pensons est déterminé entièrement par la langue, car ce n’est qu’à travers la langue que nous pensons, et même que notre façon de voir le monde par conséquence en est conditionné. Or cela n’est que partiellement vrai, car Benveniste, n’a jamais affirmé qu’on soit emprisonnés dans les limites de nos langues respectives (et ni Sapir ou Whorf, d’ailleurs), mais de cela je parlerai dans les pages suivantes.
En effet, ce que je compte faire premièrement c’est d’exposer l’analyse que Benveniste fait aux catégories de la pensée, et plus exactement aux catégories d’Aristote, où il démonte grammaticalement ces cadres logiques qui sont considérés absolus, pour démontrer qu’ils ne sont en effet que des catégories linguistiques propres à la langue grecque. Après on verra, comment un peuple comme les ewe, ayant des catégories grammaticales tout à fait différentes des langues indo-européennes, a par conséquence aussi une vision différente d’une des notions fondamentales de la métaphysique grecque et occidentale, celle de l’«être ».
Ce que je compte exprimer à travers cet exposé, c’est que nos langues respectives, qui au fond ne sont que des produits historiques, laissent leurs empreintes sur la façon dont nous mettons de l’ordre ou concevons notre monde, même si cette marque ne doit pas être vu comme une détermination ou une limitation, car en vérité elle n’est jamais telle. Comme nous l’indique très clairement Emile Benveniste : « La pensée chinoise peut bien avoir inventé des catégories aussi spécifiques que le tao, le yin et le yang : elle n’en est pas moins capable d’assimiler les concepts de la dialectique matérialiste ou la mécanique quantique sans que la structure de la langue chinoise y fasse obstacle » . Donc les différentes langues, ne posent pas des limites à la pensée mais lui donnent plutôt des orientations, qui sont assez claires dans les phases archaïques du développement de la pensée d’un peuple, mais qui deviennent opaques ou presque invisible avec la modernité. Car la pensée « scientifique » et la globalisation nous conduisent vers une uniformisation de la pensée et des conceptions que nous avons du monde qui nous entoure.
Benveniste et les catégories d’Aristote
Catégories de pensée et catégories de langue est sans doute un des articles les plus populaire écrit par Emile Benveniste, mais qui, au même temps a reçu le plus de critiques. La principale critique qui a été adressé à Benveniste sur le contenu de cet article, c’est le fait qu’il y défend un certain déterminisme linguistique. Or comme je l’ai déjà mentionné auparavant, je trouve que ces nombreuses critiques, naissent en général d’une lecture erronée. Certains de ces reproches sont assez durs et en grande partie injustifiés, et comme nous indique Claude Imbert : « L’exemple avait été pris des catégories d’Aristote, et l’article suscita plus de méprises que d’objections » . Tel est le cas de Richard Bodeüs qui ne mâche pas les mots quand il écrit: « On a dit notamment que les distinctions catégoriales étaient de simples distinctions linguistiques dans la langue grecque, inspirées par des différences grammaticales, allant du substantif à la voix passive. Cette thèse est insoutenable et personne, aujourd’hui, ne la prend plus au sérieux » . Tout de même il y a quelque critique qui mérite d’être traitée sérieusement comme celle de Jules Vuillemin, que je traiterai dans les paragraphes suivants. Mais maintenant penchons-nous un peu sur ce texte de Benveniste.
On pourrait dire, sans risquer de se tromper, que les emplois que nous faisons de la langue sont innombrables, et cela parce qu’elle inclue toutes les activités où nous pouvons nous engager. Tout de même, tous ces emplois linguistiques ont deux caractéristiques en commun. La première, c’est le fait que la langue reste (à part le cas d’une analyse linguistique) irréfléchie et la deuxième c’est que n’importe quelle pensée peut être exprimée par la langue, ce qui nourri l’idée générale selon laquelle penser et parler sont deux réalités complètement différentes qui se joignent pour la nécessité de la communication. Dans ce cas la langue serait le moyen à travers lequel la pensée peut s’extérioriser.
On pourrait bien affirmer que la langue est l’instrument par lequel on exprime la pensée, or le problème ici c’est que nous ne pouvons pas du tout déterminer le contenu de la pensée, sans qu’elle ait acquit auparavant sa forme linguistique et pour le dire avec les mots de Benveniste : « Ce contenu reçoit forme quand il est énoncé et seulement ainsi. Il reçoit forme de la langue et dans la langue, qui est moule de toute expression possible ; il ne peut pas s’en dissocier et il ne peut pas la transcender. » . Cela veut dire que la pensée ne peut pas avoir de détermination sans la langue. Il n’est pas possible de pouvoir les dissocier l’une de l’autre car elles sont intrinsèquement liées. Ainsi, les voir comme simples contenant et contenu c’est incorrect, car l’une ne peut pas s’imaginer sans l’autre. On ne peut pas définir une pensée sans l’avoir auparavant revêtue par des mots, car sans la langue elle serait réduite à rien. Et comme nous explique Benveniste lui-même : « La forme linguistique est non seulement la condition de transmissibilité, mais d’abord la condition de réalisation de la pensée. Nous saisissons la pensée déjà appropriée des cadres de la langue. Hors de cela, il n’y a que volition obscure, impulsion se déchargeant en gestes, mimiques. C’est dire que la question de savoir si la pensée peut se passer de la langue ou la tourner comme un obstacle, pour peu qu’on analyse avec rigueur les données en présence, apparaît dénuée de sens. » .
Or le fait que la langue et la pensée soient indissociables ne veut rien dire pour nous, car cela ne nous enseigne rien sur la façon dont elles se lient l’une à l’autre, comment elles s’entrecroisent. Parce que, comme on l’a déjà dit, il est impossible que le contenu soit conçu sans son contenant, et ni le contenant libre de son contenu.
Mais puisque la pensée est tellement liée à la langue, il y a-t-il en elle des propriétés propres, qui ne soient pas immanquablement mélangés à celle de la langue ? Peut-on trouver quelque chose dans la pensée qui soit véritablement pure de tout revêtement linguistique ? Cette question est d’une importance capitale, car s’il en était le cas, si on pouvait remonter jusqu’à la « pensée en soi », alors on pourrait voir de quelle façon elle se lie à la langue, et surtout le genre de rapport elles nouent entre-elles. Donc pour Benveniste, arriver à définir les caractéristiques fondamentales de la pensée, qui la rendent différentes de son expression linguistique, est d’une importance épistémologique fondamentale.
Pour cette raison il décide de se pencher sur l’étude des catégories. Cela parce que, au moins à première vue, elles paraissent différentes, selon quelles sont des catégories de pensée ou des catégories de langue. Ici on pourrait peut-être trouver la clé de ce qui différencie la pensée de la langue. Les catégories se présentent comme des critères qui mettent de l’ordre dans notre pensée, ou dans notre langue si on a à faire avec des catégories linguistiques. La différence entre catégories logiques et linguistiques pourrait nous instruire sur celles qui sont leurs caractéristiques respectives, et cela est fondamental pour notre recherche. Dès qu’on se penche pour les étudier de façon comparative, on remarque immédiatement que devant nous se présentent deux différences fondamentales entre les catégories de pensée et celle linguistiques.
a) La pensée peut spécifier sans contrainte ses catégories et en inventer des nouvelles, tandis les catégories linguistiques sont héritées et conservées, et les locuteurs ne peuvent pas les changer librement.
b) La pensée peut prétendre l’universalité de ses catégories, tandis que les catégories linguistiques sont toujours liées à une langue spécifique.
Ces deux différences semble-t-elles nous donner l’impression de confirmer l’ancienne opinion selon laquelle langue et pensée sont deux réalités distinctes qui ne s’unissent que pour des raisons pratiques, c’est-à-dire pour faire en sorte que notre pensée soit extériorisée. Et que donc, la conception du contenant et du contenu est une façon juste de voir la relation entre ces deux réalités. Or Benveniste refuse de rester dans des analyses si générales et insiste pour une approche plus détaillée. C’est pour cette raison qu’il décide d’entamer une recherche concrète, en prenant comme objet de son étude un cas historique bien défini. Il décide donc d’examiner des catégories logiques précises, d’une langue précise, pour ne pas tomber dans les spéculations habituelles qu’accompagnent presque toujours ce sujet si épineux. Pour cette raison il entreprend de scruter, un groupe de catégories logiques bien connues dans l’histoire de la philosophie, celles d’Aristote. Pour des raisons de recherche, il se soucie de considérer ces catégories « simplement comme l’inventaire des propriétés qu’un penseur grec jugeait prédicable d’un objet, et par suite comme la liste des concepts à priori qui, selon lui, organisent l’expérience» . Cette liste, qui inclue dix catégories et que je reproduis ici-bas, on peut la trouver dans le chapitre 4 de son œuvre Organon :
« Chacune des expressions n’entrant pas dans une combinaison signifie : la substance ; ou combien ; ou quel ; ou relativement à quoi ; ou où ; ou quand ; ou être en posture ; ou être en état ; ou faire ; ou subir. ‘Substance’, par exemple en général, ‘homme ; cheval’ ; – ‘combien’, par exemple ‘de deux coudée ; de trois coudées’ ; – ‘quel’, par exemple ‘blanc ; instruit’– ‘relativement à quoi’, par exemple, ‘double ; demi ; plus grand’ ; – ‘où’, par exemple ‘au Lycée ; au marché’ ; – ‘quand’ par exemple ‘hier, l’an passé’ ; – ‘être en posture’, par exemple ‘il est couché ; il est assis’ ; – ‘être en état’, par exemple ‘il est chaussé ; il est armé’ ; – ‘faire’, par exemple ‘il coupe ; il brûle’ ; – ‘subir’, par exemple ‘il est coupé ; il est brûlé’. »
A travers cette liste, Aristote pose ainsi tous les prédicats attribuables à l’Être. Or pour Benveniste ceux-ci ne sont que des catégories linguistiques, qui sont attribuable au grec ancien, et c’est cela ce qu’il cherche de démontrer avec cet étude. Personnellement je m’efforcerai ici de ne pas trop m’arrêter sur l’étude proprement linguistique qu’il y fait, car celui-ci n’est pas du tout mon but, mais je me pencherais plutôt sur ses conclusions qui sont d’une grande richesse pour nous.
Dans son étude Benveniste arrive à diviser cette liste de catégories en deux parties, suivant des critères proprement linguistiques tirée du grec ancien. En effet selon lui, si on étudie bien cette liste (substance, combien, quel, relativement à quoi, où, quand, être en posture, être en état, faire, subir) les six premières catégories se réfèrent toutes à des formes nominales typiques de la langue grecque, tandis que les quatre dernières sont toutes des catégories verbales. Si on le remarque bien, cette division a déjà été faite inconsciemment par Aristote lui-même. Car l’ordre dont ces catégories sont étudiées par Benveniste correspond à celui donné par le philosophe grec. Mais pour nous, celles qui présentent un intérêt particulier se sont ces dernières catégories verbales, et surtout deux d’entre-elles.
Si on analyse les catégories du « faire » et du « subir » on remarque immédiatement qu’elles renvoient à l’opposition linguistique entre l’actif et le passif. Mais ce sont les catégories de la « posture » et de « l’état » qui éveillent en nous le plus d’étonnement. En effet quiconque lit pour la première fois les catégories d’Aristote est étonné comme le philosophe tient pour fondamentales des propriétés comme par exemple « il est chaussé ; il est armé » ou « il est assis ; il est couché ». Rien ne paraît nous indiquer qu’on ait à faire ici avec des prédicats de nature générale comme les autres, mais plutôt quelque chose de tout à fait secondaire. En effet si nous nous référons aux interprètes d’Aristote, ces deux catégories ont été ajoutées par le philosophe pour donner tous les attributs possible à un homme. Comme nous dit Theodor Gomperz : « Aristote imagine un homme debout devant lui, au Lycée par exemple, et passe successivement en revue les questions et les réponses qu’on pourrait faire sur son compte. Tous les prédicats qui peuvent être attachés à ce sujet tombent sous l’un ou l’autre des dix chefs, depuis la question suprême : quel est l’objet perçu ici ? jusqu’à des question subalternes relatives à la pure apparence extérieure telles que : que porte-t-il en fait des chaussures ou des armes ?... L’énumération est conçue pour comprendre le maximum de prédicats qui peuvent être assignés à une chose ou à un être… » .
Ces deux prédicats plus que les autres nous indiquent qu’ici on a à faire à une distinction purement linguistique. Car pour nous elles ne sont que purement contingentes. Or peut-être, un ancien grec ne pourrait pas affirmer le même, car les verbes moyens (media tantum) où ces catégories s’inscrivent, sont très importants pour leur langue, ce qui influe aussi sur leur façon de juger ce qui est nécessaire et ce qui ne l’est pas.
Après cette analyse linguistique de la liste des catégories, Benveniste nous donne maintenant la version linguistique de ce même inventaire :
« On peut maintenant transcrire en terme de langue la liste des dix catégories. Chacune d’elles est donnée par sa désignation et suivie de son équivalent : ousia (substance), substantif ; poson, poion (quel ; en quel nombre), adjectifs dérivées de pronoms du type du lat. qualis et quantus ; pros ti (relativement à quoi), adjectif comparatif ; pou (où), pote (quand), adverbes de lieu et de temps ; keisthai (être disposé), moyen; echein (être en état), parfait ; poiein (faire), actif ; paschein (subir), passif. » .
Avec cette table des catégories, Aristote cherchait à regrouper tous les prédicats attribuables à un objet ou un humain. Ces prédicats devaient avoir comme exigence principale d’avoir un sens tout en étant seuls, et par conséquent de n’être pas inclus dans un syntagme. Il voulait trouver ainsi les catégories fondamentales de la pensée, or il n’a fait que trouver les catégories de la langue grecque. Et pour le dire avec les mots de Benveniste : « Il pensait définir les attributs des objets ; il ne pose que des êtres linguistiques : c’est la langue qui, grâce à ses propres catégories, permet de les reconnaitre et de les spécifier » .
Et c’est ici qu’on arrive finalement à la conclusion de cette recherche. Même si ces catégories peuvent être jugées comme admissibles pour mettre de l’ordre dans la pensée, elles restent quand même des catégories linguistiques « C’est ce qu’on peut dire qui délimite et organise ce qu’on peut penser. La langue fournit la configuration fondamentale des propriétés reconnues par l’esprit aux choses. Cette table des prédicats nous renseigne donc avant tout sur la structure des classes d’une langue particulière. Il s’ensuit que ce que Aristote nous donne pour un tableau de conditions générales et permanentes n’est que la projection conceptuelle d’un état linguistique donné » .
Cette conception, d’après laquelle tous les êtres humains, y inclus les philosophes qui prétendent prendre une certaine distance de la pensée commune, tombent en effet souvent dans le piège de leur propre langue, à été déjà évoquée par d’autres auteurs tel que Nietzsche dans son œuvre « Par-delà du bien et du mal » , ou encore par Edgar Sapir qui nous dit très explicitement : « Le philosophe, dans une mesure bien plus importante qu’il ne le reconnaît, s’avère victime d’une tromperie exercée par son propre discours; en d’autre termes, la forme dans laquelle se moule sa pensée (il s’agit essentiellement d’une forme langagière) se trouve en relation directe avec sa vision du monde. C’est ainsi que de simples catégories langagières peuvent revêtir l’allure imposante d’absolus cosmiques. Et si le philosophe désire s’affranchir de la littéralité philosophique, alors il a tout intérêt à examiner d’un œil critique les fondations et limitations langagières de sa propre pensée. Dans ce cas, il n’aura pas à faire la découverte humiliante pour lui que bien des idées nouvelles, bien des conceptions philosophiques apparemment brillantes ne sont pas autre chose que des permutations de mots familiers à l’intérieur de constructions formellement acceptables » .
Or Benveniste, ne s’arrête pas ici avec sa recherche. Il la porte même au-delà de l’analyse des catégories aristotéliciennes. Pour cela il s’attaque à une des notions les plus importantes de la philosophie grecque et aussi de toute la philosophie occidentale (peut-être la plus importante) celle de l’« être». Ce concept est celui qui englobe tous les prédicats possible, car c’est leur condition primaire, or il n’est pas un prédicat lui-même. Toute vision du temps ou d’espace ou « être-tel » découlent de cette notion. Mais une fois encore nous avons à faire ici avec une caractéristique de la langue grecque. Car elle dispose d’un verbe être, ce qui n’est pas du tout le cas dans toute les langues du monde comme on pourrait le croire, et en plus ce verbe prend dans cette langue des formes grammaticales qui sont tout à fait particulières. Aristote lui-même affirme que ce verbe en effet, n’avait aucune signification et que sa seule fonction était de faire la synthèse. Mais ce verbe en grec peut prendre une forme nominale, en prenant ainsi les traits d’une chose, et d’ici il peut donner vie à une pluralité de formes linguistiques, comme son participe présent. Il peut aussi se transformer en prédicat à lui-même, en indiquant ainsi l’essence conceptuelle d’une chose, etc. La liste des variantes dans lesquelles ce verbe, au début si pauvre, peut se transformer est vraiment très longue, et cela est dû aux caractéristiques grammaticales de la langue grecque (syntaxe, flexions, règles de la formations des mots, etc.). Et comme nous l’affirme Benveniste lui-même : « On n’en finirait pas d’inventorier cette richesse d’emplois (du mot « être »), mais il s’agit bien de données de langue, de syntaxe, de dérivation. Soulignons-le, car c’est dans une situation linguistique ainsi caractérisée qu’a pu naitre et se déployer toute la métaphysique grecque de l’« être », les magnifiques images du poème de Parménide comme la dialectique du Sophiste. La langue n’a évidemment pas orienté la définition métaphysique de l’« être », chaque penseur grec a la sienne, mais elle a permis de faire de l’« être » une notion objectivable, que la réflexion philosophique pouvait manier, analyser, situer comme n’importe quel autre concept » .
Donc pour lui, la langue grecque avec ses possibilités linguistiques, a été aussi une des causes principales pour laquelle la métaphysique de l’Être a joui d’un tel épanouissement. Tout de même, il souligne qu’elle n’a pas été déterminante mais juste inspirante dans le développement de cette philosophie, d’où la philosophie occidentale postérieure trouve son origine.
Pour défendre cette thèse Benveniste se penche sur une autre langue, avec des structures tout à fait différentes de celles du grec. Et surtout avec un emploi du verbe « être » tout à fait différent. On pourrait dire même sans crainte, que dans cette langue le verbe « être » n’existe pas, et que ses fonctions sont remplies par une série d’autres verbes, dépendant du contexte. On parle ici, de la langue ewe, une langue africaine de la famille nigéro-congolaise, qui est parlée par environ 3 million de personnes, distribués au Togo, Ghana et Benin. Cette langue, est en plus une des langues africaines les plus documentés, grâce au travail de nombreux linguistes, tels que Westermann, Ansre, Clements, Capo, etc., ce qui a considérablement aidé Benveniste dans sa recherche.
Comme on l’a dit, dans cette langue le verbe être, tel que nous l’avons dans nos propres langues indo-européennes, n’existe pas. Mais sa fonction est remplie tout de même par d’autres verbes, comme par exemple :
1) Le verbe nyé, qui sert comme signe d’identité entre le sujet et le prédicat, il signifie « être qui, être quoi ».
2) Le verbe le qui exprime l’existence comme par exemple : Mawu lu « Dieu existe » ; mais au même temps il peut être utilisé pour exprimer être dans un lieu, dans un état, dans un temps, dans une qualité « il est bien », « il est à la maison », etc.
3) Le verbe wo, qui suivi d’un adjectif de matière se comporte comme le verbe « être » dans nos langues. Par exemple suivi de ke « sable », il donne wo ke « il est sableux », mais aussi il peut se comporter comme un « faire » pour les choses de la nature, comme par exemple « il fait du vent » (une traduction plus littérale serait « il est venteux »).
4) Quand à un sujet on rattache un prédicat de fonction, rang, dignité, etc., alors on utilise le verbe du. Par exemple du fia « être roi »
5) Tandis que avec les prédicats de qualité physique, d’état, le verbe « être » s’exprime avec le verbe di : di ku, « être maigre », di fo « être débiteur ».
Nous avons ici, comme on peut bien le remarquer cinq verbes différents qui remplissent les fonctions du verbe « être ». Il faut souligner, que la façon dont on est en train de voir ces verbes et de les mettre dans cette liste, correspond à notre façon personnelle de voir une langue, qui est influencé par nos propres langues qui appartiennent à la même famille indo-européenne. Or ces verbes que nous groupons ici ensemble, dans la langue ewe n’ont rien en commun, donc ce groupement ici est tout à fait artificiel. Dans la langue ewe on a un rangement tout à fait différent. Pour nous « être » et « avoir » sont deux termes différents, or dans l’ewe le verbe le qui exprime l’existence, uni à un nom comme par exemple asi « main », nous donne « être dans la main » qui est équivalent dans nos langues avec « avoir dans la main ». Or ce rangement que nous faisons à ces verbes, et qui est, comme nous l’avons dit, tout à fait « narcissique », à pour avantage de nous montrer que notre façon de concevoir le verbe être découle en grande partie de nos langues, et que ce n’est pas du tout quelque chose d’universelle ou nécessaire. Ici on ne veut pas comparer le développement philosophique des ces deux langues, mais juste des faits purement linguistiques.
C’est vrai que les philosophes grecs, ont beaucoup travaillé sur leur langue, transformant les différents concepts, comme celui de l’«être » que nous venons d’analyser, en s’appuyant sur les possibilités grammaticales qu’offrait le grec ancien. Par exemple, du substantif abstrait résulté de einai, on a premièrement crée, grâce aux pythagoriciens essia, et enfin le ousia de Platon, qui s’est imposé comme la forme la plus adapte, et a été utilisée massivement après. Cela nous indique que dans la langue grecque, le concept d’«être » inspirait fortement à en faire une utilisation philosophique, ce qui a contribué surement à son essor. Or quelle serait utilisation qu’on ferait de la notion de l’être dans une possible métaphysique ewe ? On ne peut pas évidemment, donner une réponse à cette question, mais théoriquement ce concept serait formulé tout à fait différemment. Car comme on l’a déjà vu les possibilités linguistiques de cette langue sont complètement autres de celles du grec ancien. On pourrait supposer par exemple qu’au centre d’une hypothétique métaphysique de l’ewe il n’y aurait pas du tout la notion d’« être », comme c’est le cas du grec ancien, mais une notion tout à fait différente. Or ce ne serait pas sérieux de continuer à spéculer sur ce sujet, et pour ce motif j’arrêterai ici cette argumentation.
Le langage par sa nature même, fait que nous nous heurtions à deux illusions très courantes, qui maintes fois font égarer les linguistes ou les philosophes.
a) Ayant un nombre limité d’éléments, la langue donne l’impression d’être un instrument d’expression de la pensée, laquelle reste toute de même indépendante, individuelle, libre de celle-ci. Or dès qu’on essaie d’atteindre les cadres propres de la pensée, on ressaisit les catégories de la langue.
b) L’autre illusion, qui est l’inverse, vient du fait que la langue est une unité ordonné et structuré, et nous donne ainsi l’impression qu’elle recèle un plan à son intérieur. Cela, selon Benveniste, «… incite à chercher dans le système formel de la langue le décalque d’une ‘logique’ qui serait inhérente à l’esprit, donc extérieure et antérieure à la langue. En fait, on ne construit ainsi que des naïvetés ou des tautologies » . Donc si on se tient à ces deux illusions qui nous sont révélées par Benveniste, il n’y a aucune logique qui soit renfermée dans les structures de la langue, et que toute catégorie de pensée ne fait qu’imiter les catégories d’une langue particulière, comme on l’a démontré à travers l’exemple des fameuses catégories d’Aristote, où le philosophe grec avait inconsciemment reproduit les formes grammaticales de sa propre langue. Et donc ce n’est pas sans raison que les épistémologues actuels, conscients de ce problème, ne cherchent pas de créer une liste de catégories, mais défendent plutôt la vision d’un esprit dynamique, qui dépasse toute structure logique préétablie.
Or, comme je l’ai déjà dit dans mon introduction, la globalisation et surtout l’esprit scientifique nous mènent vers une standardisation des méthodes et des démarches utilisées par la pensée pour appréhender l’expérience, et cela, sans que les structures d’aucune langue n’y posent de problèmes. Ainsi on pourrait dire que la pensée devient toujours plus indépendante des langues particulières, on adoptant une méthode, et un vocabulaire technique ou scientifique commun. Cela nous enseigne que toute langue, peut véhiculer la science, la philosophie, etc., même celle considérées comme « primitives ». Cela Benveniste nous l’explique très bien avec l’exemple du chinois, que j’ai brièvement cité dans l’introduction de ce travail, et que maintenant je voudrais l’exposer de façon plus complète, car je suis convaincu que cette dernière partie du texte, recèle en soi une partie très importante des idées de ce linguiste sur ce sujet : « La pensée chinoise peut bien avoir inventé des catégories aussi spécifiques que le tao, le yin et le yang : elle n’en est pas moins capable d’assimiler les concepts de la dialectique matérialiste ou la mécanique quantique sans que la structure de la langue chinoise y fasse obstacle. Aucun type de langue ne peut par lui-même et à lui seul ni favoriser ni empêcher l’activité de l’esprit. L’essor de la pensée est lié bien plus étroitement aux capacités des hommes, aux conditions générales de la culture, à l’organisation de la société qu’à la nature particulière de la langue. Mais la possibilité de la pensée est liée à la faculté de langue, car la langue est une structure informée de signification, et penser, c’est manier les signes de la langue » . Je pense qu’avec ce paragraphe, Benveniste donne une réponse assez claire, à tous ceux qui critiquent en lui un certain déterminisme linguistique. Comme il nous le fait comprendre, la langue n’impose aucune limite pour la pensée, car même s’il y avait quelque limite de type linguistique elle serait vite dépassée, car l’esprit humain il est tel qu’il est en évolution constante, ce qui explique aussi l’évolution de la langue laquelle, pour faire face à de nouveaux défis, change continuellement.
A la question si la langue détermine ou pas la pensée, Benveniste me semble-t-il qu’il répond en nous expliquant qu’il n’y a pas du tout de déterminisme strict, mais qui quand même elle détermine la pensée, dans la mesure que les limitations corporelles par exemple déterminent les hommes. On pourrait par exemple avoir des problèmes de vue, ce qui nous détermine, mais cela pourrait être dépassé si nous mettons des lunettes. L’homme n’est pas apte physiquement de vivre dans l’espace, or aujourd’hui avec l’aide de la technologie il le fait. C’est une caractéristique de l’esprit humain de dépasser toujours ses limites, et les limites linguistiques ne font pas exception à cela. Donc tous ceux qui blâment Benveniste d’un déterminisme linguistique, sont victimes, me parait-il, d’une interprétation assez superficielle de son texte, comme nous venons de le voir surtout avec cette dernière citation, qui explique très clairement la position du penseur sur cette question.
Or il y a aussi, me semble-t-il, des critiques plus rationnelles et qui méritent une attention particulière de notre part. Tel est le cas avec celle faite par Jules Vuillemin, dont auparavant j’ai cité le nom, et que maintenant je souhaite traiter.
“En effet, de ce qu’une philosophie emprunte aux oppositions d’une langue, les concepts et les oppositions reconnues fondamentales pour la pensée, il est légitime de conclure non seulement que la langue propose des suggestions à la pensée , mais qu’il est impossible de penser ce qui n’y est pas exprimé; toutefois il est illégitime de conclure que la table des catégories de la pensée reflète celle des catégories de la langue. Pour pouvoir aller jusque là, il faudrait avoir montré que le tableau des catégories empruntées à la langue est aussi le tableau complet de ces catégories quant à la langue. Dans le cas contraire, il y aura sélection et, si le philosophe choisit dans les catégories linguistiques, c’est que son choix n’est précisément plus dicté uniquement par la considération de la langue. Or, c’est bien ce qui se passe, puisqu’on ne saurait prétendre que la structure des catégories de la langue grecque est exhaustivement exposée dans le tableau d’Aristote. En fait, celui-ci suit une articulation logique qui, en même temps, possède une portée ontologique…” .
Comme on peut le voir clairement à travers cette citation, qui est un résumé de la critique faite par Vuillemin, il prend très au sérieux l’analyse faite par Benveniste aux catégories d’Aristote, et même il est d’accord en principe avec la thèse que langue et pensée ont si intrinsèquement liées, qu’il est non seulement probable que la langue puisse donner des suggestions à la pensée, mais qu’il est impossible d’imaginer une pensée inexprimable, car dans ce cas on aurait à faire à quelque chose sans forme. Or là où il se distancie avec Benveniste c’est dans sa conclusion selon laquelle les catégories aristotéliciennes ne sont enfin que des catégories linguistiques. Il est de l’avis que pour arriver à une telle conclusion, il faudrait auparavant démontrer que celles-ci sont la totalité des catégories de la langue grecque, car s’il n’est pas ainsi, alors cela veut dire qu’Aristote a choisi celles qui selon lui représentaient les catégories fondamentales de la pensée. S’il y a vraiment une sélection, cela voudrait dire qu’il n’a pas été déterminé seulement par sa propre langue dans la réalisation de sa liste des catégories, mais que ceci a été en effet un choix logique, qui a aussi des conséquences ontologiques, car à travers ces catégories on détermine l’essence des objets de notre expérience.
Il est difficile de s’opposer à cette critique, surtout quand on sait très bien qu’Aristote a bien réalisé un choix entre les différentes catégories de sa langue, car il nous est impossible de concevoir le contraire, donc qu’il ait épuisé toutes les catégories du grec. Or, sans vouloir ici faire l’apologie de Benveniste, je pense que lui avec cette étude qui est vraiment très claire et univoque, a pris aussi le risque que son texte devienne l’objet des critiques de ce genre. Aucun texte de ce type ne peut être a l’abri des critiques, car en traitant ce sujet de façon si général, il est inévitable qu’il y ait des réserves ou des exceptions. Si Benveniste, pour se sauver de cela, aurait choisi de nous donner un texte prudent et « tiède », il est aussi sûr qu’il n’aurait pas produit le même impact qu’eut cet article quand il fut publié pour la première fois. Je dirais même que cet article a été peut-être celui qui a suscité les réactions les plus vives, parmi tous les autres écrits par lui. Pour cette raison, cette radicalisation a été très productive, car elle a ouvert la voie à d’autres études qui analysent les catégories aristotéliciennes à travers une approche linguistique, et aussi plus généralement à des études qui traitent les rapports entre la philosophie et la grammaire.
Pour terminer avec ce sujet, il me semble assez clair que si l’analyse de Benveniste des catégories aristotéliciennes est vraie ou pas, ce n'est ici qu’une question de dégrées et pas de principe. Or, ce que ce linguiste n’a pas pu nous expliquer à travers cet article c’est le fait que, si la langue influence la pensée, alors de quelle façon le fait-elle et dans quelle mesure ? Ces questions restent encore aujourd’hui ouvertes et je suis convaincu que leur étude pourrait nous ouvrir des pistes de recherches très intéressantes.

Chers amis! Ceci est le texte complet de l'exposé que j'ai présenté aujourd'hui. J'attends vos remarques, mais aussi vos textes.
RépondreSupprimerCe blog est une idée fantastique mais il faut mettre des trucs pour que cela fonctionne!
Bonne lecture!